La ville-mère
Fès est l’une des plus anciennes communautés juives du Maghreb. La présence juive y est attestée dès la fondation de la ville par Idris II en 808-809. La cité abrite, depuis lors, une population juive ininterrompue pendant plus d’onze siècles — l’une des continuités les plus longues du judaïsme maghrébin.
Le quartier juif, appelé Mellah (du nom du sel qu’on y commerçait, ou du marais salant à proximité), est créé en 1438 — c’est l’un des premiers ghettos officiels du monde musulman, mais aussi, paradoxalement, un espace protégé qui a permis la survie de la communauté à travers les vicissitudes politiques.
Centre d’érudition
Au Moyen Âge, Fès est un foyer intellectuel majeur. Le grand grammairien Yehuda Ḥayyuj (vers 945-1000) y a vécu une partie de sa vie. Le Rif — Yitzhak Alfasi (1013-1103) — y a enseigné avant d’émigrer en Espagne. Maïmonide lui-même y a séjourné entre 1166 et 1168 environ, durant son exil maghrébin avant l’Égypte.
Après les pogroms castillans de 1391 puis l’expulsion de 1492, Fès reçoit un afflux massif de juifs sépharades. La synthèse séfarade-maghrébine y produit certains des sommets de la halakha post-médiévale : Hayim Gagin, Yaakov ibn Tzur (1673-1753) avec son Mishpat u-Tzedakah be-Yaakov, plus tard les Berdugo voisins de Meknès. Le tribunal rabbinique de Fès est, pendant trois siècles, l’une des plus grandes autorités halakhiques du judaïsme méditerranéen.
Le minhag de Fès
Fès développe son propre minhag liturgique, distinct mais proche de celui de Tlemcen et d’Oran. Ce minhag est en grande partie conservé par tradition orale, par les imprimés livournais des XVIIIᵉ-XIXᵉ siècles, et par des manuscrits encore très partiellement identifiés. Le Maḥzor de Fès mentionné au numéro 50 du catalogue Joseph Luzzatto 1868, en attente de localisation, en est l’un des témoins matériels les plus précieux.
Le XXᵉ siècle
Au début du XXᵉ siècle, la communauté juive de Fès compte environ 12 000 personnes — c’est l’une des plus grandes du Maroc. Sous le protectorat français (1912-1956), la communauté connaît une période de modernisation : écoles AIU, professions libérales, intégration progressive à l’économie marocaine moderne.
L’indépendance du Maroc en 1956, puis surtout les guerres de 1967 et 1973, déclenchent l’émigration massive. Vers 1970, il ne reste qu’une poignée de familles. Aujourd’hui, la communauté juive du Maroc est concentrée presque entièrement à Casablanca ; Fès n’a plus de communauté active.
Patrimoine
Le mellah de Fès, avec ses synagogues et son cimetière, est aujourd’hui un site patrimonial reconnu. Le musée du judaïsme marocain de Casablanca et la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain travaillent à la préservation et à la transmission. Le projet MMJMM s’inscrit en complément de cet effort, en focalisant sur le corpus manuscrit médiéval et pré-moderne.