MMJMM

Contexte

Pourquoi le judaïsme
maghrébin médiéval

L’angle mort qui justifie le projet.

Une historiographie à deux pôles

L’historiographie juive moderne, fondée au XIXᵉ siècle par la Wissenschaft des Judentums (Zunz, Steinschneider, Geiger, Graetz), a structuré sa cartographie autour de deux pôles : l’Ashkenaz (France, Allemagne, Pologne) et le séfarade européen (Espagne pré-1492, Italie, Hollande, Empire ottoman).

Le judaïsme maghrébin — celui qui se constitue après l’exode castillan de 1391 et l’expulsion de 1492, dans le triangle Fès – Tlemcen – Oran – Tétouan – Salé, puis se prolonge à Livourne — a été reçu comme une dépendance du séfarade espagnol, et non comme une école à part entière. Il en a payé le prix dans la lisibilité de son héritage écrit.

Une occultation triplement injuste

Démographiquement. Le judaïsme maghrébin médiéval représente plusieurs centaines de milliers de personnes sur trois siècles, sans interruption. Contrairement à plusieurs communautés ashkénazes ou séfarades anéanties, il n’a jamais cessé d’exister jusqu’au XXᵉ siècle.

Intellectuellement. Il produit des halakhistes majeurs (les Duran à Alger, les ibn Tzur et Berdugo au Maroc, les Aln’kaoua à Tlemcen), des kabbalistes, des liturgistes (compilateurs des Maḥzorim d’Oran, de Fès, de Tétouan), des paytanim, des grammairiens.

Documentairement. Il a légué une matière manuscrite considérable — estimée à 800-1 500 pièces — mais aucun inventaire unifié n’existe à ce jour. Les pièces sont éclatées entre la Bodleian, la British Library, la BnF, la NLI, le JTS, l’AIU, Parme, Magnes (Berkeley), la Bibliothèque royale du Maroc, et de nombreuses collections privées.

Ce qui existe déjà — ce qui manque

Plusieurs projets contemporains contribuent — partiellement — à cette matière, mais aucun ne traite le corpus maghrébin médiéval comme un objet en soi.

Programme Objet Couverture du corpus maghrébin
Ktiv (NLI, depuis 2017) Numérisation et catalogage global Présent mais non identifié comme catégorie cohérente
MIDRASH (ERC 2023-2029) Transcription automatique par IA Inclus mais sans focus dédié
SfarData (Beit-Arié, NLI) Base codicologique des manuscrits avant 1540 Premiers maghrébins uniquement
Projet Glasser (W&M College) Étude du Maḥzor d’Oran Excellent mais ponctuel
Hebrew Bodleian (depuis 2021) Numérisation du fonds Oxford Beaucoup de pièces ex-Luzzatto, mais sans angle maghrébin

Aucune institution existante ne porte l’effort de constituer le corpus maghrébin médiéval comme objet scientifique unifié. C’est dans cet espace que MMJMM s’inscrit.

Pourquoi maintenant

Trois choses arrivent en même temps :

  • Ktiv a atteint ≈ 85 % de couverture globale des manuscrits hébreux. L’infrastructure de numérisation est en place.
  • MIDRASH rend la transcription automatique faisable à grande échelle.
  • Le programme Hebrew Bodleian, soutenu par Yad Hanadiv, a donné un cadre durable au plus grand fonds européen.

Ce qui manque n’est plus l’infrastructure technique — c’est le travail savant et humain qui relie les pièces, et la couche de transmission culturelle vers les héritiers de la diaspora maghrébine.

Il y a aussi un moment culturel à saisir. Une génération a fait le travail de mémoire orale — les hiloulot, les enregistrements de chants, les recueils de souvenirs. Une autre génération va devoir prendre en charge le travail de la mémoire écrite. C’est cette deuxième couche que MMJMM construit.