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Khalifa ben Malka et le judaïsme atlantique

Salé, Agadir, Amsterdam — un Maroc juif que l'historiographie a sous-estimé

Collectif GMPL 10 min de lecture
Grand public Chercheurs Diaspora maghrébine

Vers 1700, à Salé — port atlantique du Maroc, célèbre pour ses corsaires —, un rabbin et négociant juif écrit une lettre à un correspondant d’Amsterdam. Il est question d’un envoi de tissus, d’un emprunt à régler, d’une question de halakha à propos d’un divorce, et d’un manuscrit qu’il a fait copier pour son interlocuteur. Le rabbin s’appelle Khalifa ben Malka. Il a peut-être trente ans. Il vivra encore un demi-siècle, et presque personne — sauf quelques spécialistes — ne se souviendra de son nom.

Et pourtant, Khalifa ben Malka est l’un des témoins les plus précieux d’une réalité que l’histoire du judaïsme méditerranéen a longtemps occultée : il existait, au XVIIᵉ et au XVIIIᵉ siècle, un judaïsme atlantique marocain, structurellement différent de celui de l’intérieur (Fès, Meknès, Marrakech), et plus connecté à l’Europe occidentale et au Nouveau Monde qu’au cœur séfarade méditerranéen.

Salé, port d’aventure

Salé est, à la fin du XVIIᵉ siècle, l’un des ports les plus inattendus du Maroc. Vers 1610, à la suite de l’expulsion des Morisques d’Espagne, des réfugiés andalous s’installent dans la ville et y fondent une république corsaire — la République de Bouregreg — qui pratique la course en Atlantique nord et en Manche jusqu’au milieu du XVIIᵉ siècle. Les corsaires saletins attaquent les navires anglais, hollandais, français, parfois jusqu’aux côtes d’Irlande et d’Islande. Daniel Defoe écrira Robinson Crusoe en s’inspirant largement de la captivité d’un Anglais à Salé. La ville est cosmopolite, prospère, dangereuse.

C’est dans ce contexte qu’une communauté juive y prospère. Elle profite des relations commerciales que les corsaires ont ouvertes avec les nations européennes — particulièrement avec les Provinces-Unies, qui négocient les rançons des captifs chrétiens et les échanges commerciaux. Les juifs de Salé deviennent traducteurs, médiateurs, banquiers, exportateurs. Ils correspondent avec Amsterdam, Londres, Hambourg, Bordeaux, Bayonne.

Un autre monde sépharade

Cette communauté est singulière à plusieurs titres.

Géographiquement, elle est plus proche d’Amsterdam que de Tlemcen. Un bateau quitte Salé pour Amsterdam en deux à trois semaines selon les vents. Pour aller à Tlemcen, c’est trois semaines à dos d’âne par la route de l’intérieur. Le Salétin va plus souvent en Hollande qu’à Tlemcen.

Linguistiquement, le judaïsme atlantique pratique un mélange : judéo-arabe pour la liturgie et le commerce local, espagnol et portugais pour la correspondance avec Amsterdam et Livourne, hébreu pour les correspondances rabbiniques. Plusieurs juifs salétins lisent couramment le français et l’anglais à partir du XVIIIᵉ siècle.

Intellectuellement, cette communauté entretient des liens avec la grande communauté sépharade d’Amsterdam — celle de Spinoza (au siècle précédent), de Manasseh ben Israel, des grandes synagogues portugaises. Elle reçoit régulièrement les publications imprimées d’Amsterdam. Elle envoie de l’autre côté des manuscrits, des questions de halakha, des correspondances érudites.

Khalifa ben Malka, l’écrivain

C’est là qu’intervient Khalifa ben Malka. Né vers 1670 — probablement à Agadir, autre port atlantique —, il s’installe à Salé où il exerce comme rabbin, juge rabbinique et négociant. Il a une réputation d’érudit et de polémiste. Il correspond avec les autorités rabbiniques d’Amsterdam, notamment avec les rabbins de la synagogue portugaise.

Son œuvre principale est le Rakh ve-Tov — « Tendre et bon » —, recueil de responsa, de gloses talmudiques et d’observations halakhiques. Il rédige également le Kaf Naḥat, livre d’éthique. Les deux ouvrages, restés longtemps manuscrits, ne sont imprimés qu’après sa mort.

Ce qui rend ses écrits précieux n’est pas seulement leur contenu halakhique — d’autres rabbins marocains de son temps en ont produit autant. C’est leur horizon géographique. Khalifa ben Malka dialogue avec Amsterdam, avec Livourne, avec Salé même. Il cite des autorités qu’aucun rabbin de Fès ne cite. Il pose des questions qu’on ne pose pas à Meknès. C’est un témoin direct de ce que l’on pourrait appeler la mondialisation pré-moderne du judaïsme marocain.

Le judaïsme atlantique au-delà de Khalifa

Khalifa ben Malka n’est pas un cas isolé. Son contemporain Yaakov Sasportas (1610-1698), né à Oran, vit successivement à Salé, Amsterdam, Londres, Hambourg, et finit comme grand rabbin de la communauté portugaise d’Amsterdam — c’est par lui que la communauté sépharade hollandaise rejette officiellement le mouvement messianique de Shabbetai Tzvi. Sasportas a connu Salé enfant ; il a connu Amsterdam adulte ; il représente le circuit atlantique sépharade-maghrébin à l’état pur.

D’autres figures suivent. Plusieurs familles juives marocaines s’établissent à Londres au XVIIIᵉ siècle après une étape à Amsterdam ou à Gibraltar (occupée par les Anglais à partir de 1704). Certaines participent à la fondation des premières communautés juives des colonies anglaises et hollandaises en Amérique : Curaçao, Surinam, Recife (avant le retour portugais), New York (où arrivent en 1654 des juifs de Recife passés par Amsterdam et probablement par les ports marocains).

Cette histoire — celle du judaïsme atlantique marocain — est aujourd’hui largement éclipsée dans la mémoire collective par les deux pôles plus visibles : le judaïsme classique de l’intérieur (Fès, Meknès) et le judaïsme sépharade « pur » de Tétouan. Khalifa ben Malka et ses contemporains sont devenus invisibles.

Pourquoi cela compte pour le MMJMM

Trois raisons.

D’abord parce que l’inventaire du corpus maghrébin ne peut pas se limiter aux centres classiques. Si MMJMM cartographie le manuscrit hébreu maghrébin médiéval et pré-moderne, il faut inclure Salé, Agadir, Tanger, Gibraltar, et leurs connexions avec Amsterdam et Livourne. Ignorer ce circuit, c’est mutiler le tableau d’un quart de sa réalité.

Ensuite parce que le judaïsme atlantique est, paradoxalement, mieux documenté dans les archives européennes (Amsterdam surtout) qu’aucun autre pan du judaïsme maghrébin. Les archives Ets Haim à Amsterdam, les archives municipales d’Amsterdam, les fonds Sasportas et Penso disséminés dans plusieurs bibliothèques européennes — sont des mines pour qui sait y chercher des traces maghrébines.

Enfin parce que cette histoire résonne particulièrement avec la diaspora maghrébine contemporaine, qui est elle-même devenue atlantique : Casablanca, Marseille, Paris, Montréal, New York, São Paulo. Les Salétins du XVIIIᵉ siècle ouvraient déjà la route que les Marocains du XXᵉ siècle ont empruntée trois cents ans plus tard. Reconnaître cette continuité, c’est inscrire l’histoire dans la durée longue et donner à la diaspora actuelle un récit plus profond qu’elle ne le soupçonne.

Khalifa ben Malka mérite mieux qu’une note de bas de page. Le projet MMJMM s’engage à lui donner sa place.

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Aller plus loin

Ce récit s'appuie sur des manuscrits, des personnes et des lieux dont les fiches détaillées arrivent en phase 2 du site. Les références ci-dessous donnent déjà une vue d'ensemble.