Marrakech, 1393 — le bras cassé d'Ephraïm Aln'kaoua
Comment un cauchemar devient, dans un manuscrit du XVᵉ siècle, la preuve expérimentale d'une thèse philosophique
Deux ans après les pogroms de Tolède où son père a été massacré, Ephraïm ben Israël Aln’kaoua a trente-quatre ans et se trouve à Marrakech. Il est en route vers Tlemcen, où il va fonder une yeshiva et devenir, sous le nom de Rab el-Kebir, l’une des grandes figures du judaïsme maghrébin médiéval. Mais pour l’instant, c’est l’année 5153 du calendrier hébraïque — 1393 du nôtre —, et c’est un shabbat ordinaire.
Le passage devant le portail
Sur le chemin de la synagogue où il doit prononcer la derasha, la communauté entière vient le chercher chez lui pour l’accompagner. C’est un honneur singulier pour le rabbin exilé. Le groupe passe devant le portail du palais du Prince. Un portier — la chronique précise « un portier noir, musulman » — voit le défilé d’honneur rendu à un Juif et entre en colère. Il s’élance, un grand bâton à la main, vers le Rab.
Les compagnons s’interposent. On calme le furieux. Le Rab fait sa derasha. Les Anciens et les Notables de la communauté décident de rester avec lui pour le repas. Mais le Rab, en signe de deuil pour les persécutions espagnoles qu’il a fuies deux ans plus tôt, refuse de prendre ce repas. Il se retire pour se reposer.
Le cauchemar
Il s’endort, et il fait un rêve affreux. Le portier noir le bat. Le portier noir lui brise le bras.
Quand il se réveille, le Rab revient dans la pièce où dînent les convives. Il se plaint amèrement. Il leur reproche de manger et de boire alors que le portier lui a cassé le bras et qu’il souffre beaucoup. Pourquoi ne vont-ils pas demander justice ?
Il leur montre son bras. Le bras est flasque, ballant, inutile. Il le tient avec son autre main.
En vain les convives essaient de lui démontrer qu’il ne s’est rien passé. Personne n’est entré pendant son sommeil. Le portier n’a pas approché. Le bras cassé prouve assez qu’il a été battu — il refuse l’évidence du témoignage des autres.
En désespoir de cause, les Anciens se lèvent, s’apprêtent à partir avec lui au Palais demander justice. Au moment où on lui ouvre la porte, son bras redevient vivant et fut guéri.
Le Rab se tourne alors vers ses compagnons et déclare une phrase qui va devenir, dans la littérature philosophique juive médiévale, l’une des très rares preuves expérimentales d’une thèse abstraite :
« Maintenant je sais que Maïmonide et Gersonide avaient raison lorsqu’ils interprétèrent la lutte de Jacob avec l’ange comme étant une vision nocturne ! »
Ce que prouve l’anecdote selon le Rab
Cette anecdote, conservée dans un manuscrit unique à la Bodleian Library d’Oxford (MS. Opp. 241, fol. 21v-23v) et identifiée par Colette Sirat dans son étude La pensée philosophique d’Ephraïm al-Naqawa (DAAT n° 5, été 1980), prouve à Ephraïm Aln’kaoua trois choses — il les énumère lui-même dans son Sha’ar Kevod Hashem :
- L’intensité de l’action de la faculté imaginative — qui, durant toute la journée, avait gardé les traces de la rencontre avec le portier noir, jusqu’à l’heure du coucher.
- Que son esprit aussi avait été profondément troublé tout le jour, car il ne comprenait pas par quel miracle il n’avait pas été frappé.
- Que l’intensité de ces impressions avait créé une douleur dans son corps — douleur qu’il n’a ressentie que lorsque le sommeil s’est emparé de lui.
Conclusion : il n’est pas étonnant que Jacob ait eu une douleur au côté en s’éveillant de sa lutte avec l’ange. Le récit biblique (Genèse XXIII) qui décrit cette lutte n’est pas la description d’un événement physique extérieur. C’est la description d’une vision intérieure — une expérience de la faculté imaginative qui, par son intensité, peut effectivement laisser une trace physique au réveil.
C’est précisément ce que défendaient Maïmonide et Gersonide. Ce que contestait Naḥmanide.
Pourquoi cette anecdote est rare
Dans toute la littérature philosophique juive médiévale, les exemples d’auteurs qui invoquent leur propre expérience comme preuve d’une thèse abstraite sont infiniment rares. La règle, héritée d’Aristote et des falāsifa arabes, est que la preuve d’une thèse philosophique vient d’arguments logiques, de citations d’autorités, et de la cohérence avec les textes révélés. L’expérience personnelle, en première personne, n’a pas, à l’époque, le statut de preuve scientifique qu’on lui accordera à partir du XVIIᵉ siècle européen.
Or Ephraïm Aln’kaoua, au tournant des XIVᵉ-XVᵉ siècles, à Tlemcen, fait précisément cela. Il raconte son cauchemar. Il décrit l’état flasque de son bras. Il avoue avoir refusé l’évidence des témoignages de ses convives. Et il en tire une conclusion philosophique :
« Ainsi, conclut le Rav, il n’est pas étonnant que Jacob ait eu une douleur au côté en s’éveillant de sa lutte avec l’ange ! »
C’est le geste d’un esprit aristotélicien rigoureux qui vérifie la doctrine maïmonidienne par sa propre expérience. C’est aussi le geste d’un homme qui n’a pas peur de s’exposer dans sa propre vulnérabilité psychique — un rabbin réputé qui raconte ses propres délires somatiques nocturnes pour défendre une thèse philosophique.
Le contexte philosophique
L’enjeu doctrinal n’est pas mineur. Au moment où Ephraïm Aln’kaoua écrit son Sha’ar Kevod Hashem, la controverse entre Maïmonide et Naḥmanide sur la nature des visions prophétiques est l’un des grands débats de la pensée juive médiévale. Pour Maïmonide (Guide des Égarés, chap. I-II), la vision prophétique est un phénomène purement intérieur : l’influx de l’Intellect Agent s’épanche sur l’intellect du prophète, mais comme les prophètes (sauf Moïse) ne peuvent supporter un influx totalement intelligible, celui-ci se revêt des formes sensibles présentes dans la faculté imaginative du prophète. L’ange qui parle au prophète, qui sert d’intermédiaire entre l’Intellect Agent et l’envoyé de Dieu, est donc en réalité la faculté imaginative.
Naḥmanide s’est vivement opposé à cette explication. Pour lui, l’épisode de Jacob luttant avec l’ange (Gen. XXXII) ne peut pas être une vision intérieure : la blessure à la hanche, le boitement au réveil prouvent que la lutte a réellement eu lieu. Si l’on accepte la thèse maïmonidienne, raisonne-t-il, c’est réduire le récit biblique à un songe creux. « Quel intérêt Dieu avait-il à lui montrer tout cela ? »
Le Sha’ar Kevod Hashem tout entier est une réfutation systématique de Naḥmanide. Aln’kaoua y classe et y réfute quatorze objections sur l’interprétation maïmonidienne d’Onqelos, puis une série d’objections sur la prophétie. Mais c’est sur ce point précis — la possibilité qu’une vision intérieure laisse une trace physique — que Naḥmanide semble avoir l’argument le plus fort. Et c’est précisément sur ce point que l’expérience personnelle d’Ephraïm intervient comme preuve directe.
Pourquoi cela compte pour MMJMM
L’anecdote de Marrakech est devenue, dans le projet MMJMM, l’un des passages-clés à traduire et à commenter dans l’édition critique du Sha’ar Kevod Hashem portée par le projet (axe 3, mois 5-21). Elle est précieuse à plusieurs titres :
Pour l’histoire de la philosophie juive — Aln’kaoua est, selon Colette Sirat, « sans aucun doute un rationaliste fervent, dans la grande lignée des philosophes aristotéliciens espagnols et provençaux qui aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles illustrèrent brillamment la science juive ». Son recours à l’expérience personnelle comme preuve fait de lui l’un des précurseurs d’une démarche qui va se généraliser, en Europe, beaucoup plus tard.
Pour la mémoire tlemcénienne — l’anecdote contredit frontalement la légende du Rab thaumaturge qui a fini par recouvrir Aln’kaoua dans la tradition orale (le miracle du lion, le miracle de la fille du sultan). Le Rab que la mémoire populaire a retenu était un faiseur de miracles ; le Rab que ses propres écrits dévoilent était un philosophe rationaliste qui défendait l’idée que les miracles bibliques sont, pour l’essentiel, des phénomènes intérieurs. C’est l’inverse exact. Comme l’écrit Sirat en conclusion : « Le philosophe rationaliste fut oublié par les Tlemcéniens et Ephraïm al-Naqawa entra dans la légende sous les traits d’un personnage qui ne lui ressemblait guère : celui d’un rabbin miraculeux. »
Pour la diaspora maghrébine moderne — par son petit-fils Charles Touati (1925-2003), historien français de la philosophie juive médiévale, descendant d’Abraham Baliah Grand Rabbin de Tlemcen au début du XXᵉ siècle, la lignée Aln’kaoua a continué à transmettre, jusqu’à l’académie française moderne, le rationalisme maïmonidien et l’étude de Gersonide. Le geste philosophique d’Ephraïm à Marrakech en 1393 trouve, par cette filiation directe, un écho dans l’œuvre universitaire de son descendant qui éditera Gersonide six siècles plus tard.
Pour aller plus loin
- Fiche manuscrit : MS. Opp. 241 — exemplaire complet du Sha’ar Kevod Hashem à la Bodleian, contenant l’anecdote aux fol. 21v-23v.
- Fiche personne : Ephraïm Aln’kaoua — biographie complète, œuvre, postérité.
- Fiche personne : Charles Touati — descendant tlemcénien et historien de la philosophie juive médiévale.
- Récit : La rencontre Saba / Aln’kaoua à Tlemcen — contexte plus large de la convergence philosophique-rationaliste à Tlemcen.
- Source académique : Colette Sirat, La pensée philosophique d’Ephraïm al-Naqawa, DAAT n° 5, été 1980 — étude philologique de référence.
Une dernière précision matérielle. L’anecdote ne figure pas dans n’importe quel manuscrit du Sha’ar Kevod Hashem. Elle est conservée dans MS. Opp. 241 (Bodleian, Neubauer 939, item 2), entré dans la collection Oppenheim au plus tard avant 1736, acquis par la Bodleian en 1829. Ce témoin a servi de base à l’édition de Tunis 1902 réalisée par le dayan tlemcénien Hayim Bliah. La copie photographique a été obtenue de la Bodleian via le bibliographe galicien Shlomo Buber. Lorsque cette édition imprimée a été tirée à Tunis sous l’égide éditoriale de Shalom Bekache, le Rab Ephraïm était mort depuis cinq siècles. Le portier noir de Marrakech, depuis bien plus longtemps encore. Mais le cauchemar a survécu à tous, et le bras cassé est toujours en train, dans le récit, de revenir à la vie au moment où la porte s’ouvre.
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- preuve-experimentale
Aller plus loin
Ce récit s'appuie sur des manuscrits, des personnes et des lieux dont les fiches détaillées arrivent en phase 2 du site. Les références ci-dessous donnent déjà une vue d'ensemble.
Manuscrits évoqués
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Sha'ar Kevod Hashem — copie A
MS. Opp. 241 (= Neubauer 939, item 2)
Bodleian Library, Oxford
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-
Sha'ar Kevod Hashem — copie B
MS. Hunt. 559 (= Neubauer 1258, item 2)
Bodleian Library, Oxford
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Menorat ha-Ma'or — manuscrit unique au monde (MS. Hunt. 161)
MS. Hunt. 161 (= Steinschneider 5447 = Neubauer 1485)
Bodleian Library, Oxford
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