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Le mellah de Fès, onze siècles dans le même quartier

Comment l'enfermement officiel d'une communauté en a aussi protégé la continuité

Collectif GMPL 9 min de lecture
Grand public Diaspora maghrébine

Le mellah de Fès est un quartier urbain qui a accueilli sans interruption une population juive entre la fin du IXᵉ siècle et le milieu du XXᵉ. Onze siècles dans le même tissu de ruelles, derrière les mêmes remparts, à proximité du même palais royal. Aucune communauté juive d’Europe ne peut se prévaloir d’une telle continuité géographique. À Tolède, le quartier juif a disparu en 1492. À Worms, en 1349 puis définitivement en 1938. À Padoue, la communauté est dispersée par la modernité italienne. À Fès, le mellah est toujours là — ses pierres en tout cas, son tissu urbain, son cimetière, sa grande synagogue. La population, elle, est partie.

Une fondation contemporaine de la ville

La présence juive à Fès est documentée dès 808-809, l’année même où Idris II fonde la dynastie idrisside et organise la ville. Les juifs participent à la fondation. Ils sont marchands, artisans, médecins, lettrés. Ils habitent d’abord dans le tissu général de la ville — quartier ouvert, mixte, sans démarcation officielle.

Pendant cinq siècles, la communauté connaît des hauts et des bas, mais ne s’interrompt pas. Au XIᵉ siècle, Yehuda Ḥayyuj y vit une partie de sa vie ; ses œuvres grammaticales fondent l’étude moderne de l’hébreu et seront copiées dans tout le monde juif pendant des siècles. Au XIIᵉ siècle, le Rif — Yitzhak Alfasi — y enseigne avant d’émigrer vers l’Espagne, et Maïmonide lui-même y séjourne entre 1166 et 1168, période fondatrice de sa pensée. Fès est, à ce moment-là, l’une des grandes capitales intellectuelles du monde juif méditerranéen.

La création du mellah, 1438

L’année 1438 marque un tournant. Le sultan mérinide Abd al-Haqq II, à la suite d’incidents communautaires, décide d’installer les juifs dans un quartier séparé, à proximité du palais royal du Fès Jdid — la « ville nouvelle ». Le quartier prend le nom de Mellah — du mot arabe pour le sel, soit parce qu’il était à proximité d’une saline, soit parce que la communauté juive y avait, par tradition, le monopole du commerce du sel.

C’est l’un des premiers ghettos officiels de l’histoire juive, antérieur d’un siècle au ghetto de Venise (1516) qui donnera son nom à l’institution. Le mellah est un espace contraint : on y vit, on en sort le jour pour ses affaires, on y rentre le soir.

Mais — et c’est le paradoxe qu’il faut comprendre — le mellah est aussi un espace de protection. La proximité du palais royal n’est pas anodine : elle place la communauté sous la protection directe du sultan, qui en perçoit les taxes et qui, en échange, en garantit la sécurité. Quand des émeutes éclatent dans la médina, ce sont les murs du mellah qui sauvent ses habitants. Quand des persécuteurs s’organisent, ce sont les gardes du palais qui les contiennent. Ce n’est pas une protection parfaite — la communauté connaîtra des massacres ponctuels, notamment en 1465 et en 1790 — mais c’est une protection structurelle qui, sur la longue durée, l’a fait survivre là où d’autres ont été détruites.

Toshavim et Megorashim

À partir des années 1390, le mellah reçoit les premiers exilés castillans. Après 1492, l’afflux devient massif. Plusieurs milliers de Sépharades arrivent, transformant la démographie et la culture de la communauté.

S’ensuit un siècle de tensions entre les Toshavim — les juifs « résidents », descendants de la communauté berbère et arabe antérieure à 1391 — et les Megorashim — les « expulsés », venus d’Espagne. Liturgies différentes, coutumes alimentaires différentes, langues différentes (judéo-arabe contre judéo-espagnol). Les tribunaux rabbiniques fassis arbitrent pendant des décennies.

Au XVIIᵉ siècle, la fusion s’opère : un minhag commun se constitue, qui combine les deux héritages et qui sera le minhag de Fès pour les trois siècles suivants. C’est dans cette fusion que naissent les grandes œuvres halakhiques fassies : celle de Hayim Gagin au XVIᵉ siècle ; celle de Yaakov ibn Tzur (1673-1753) avec son Mishpat u-Tzedakah be-Yaakov ; plus tard, l’œuvre des Berdugo voisins de Meknès. Le tribunal rabbinique de Fès devient, pendant trois siècles, l’autorité juridique de tout le Maroc, et son rayonnement s’étend à l’Algérie occidentale et à une partie de la Tunisie.

L’imprimerie absente, la copie omniprésente

Une particularité importante du judaïsme fassi : pendant l’essentiel de cette histoire, il n’y a pas d’imprimerie hébraïque à Fès. Les autorités n’autorisent pas la presse aux juifs ; le minhag fassi se transmet donc par copie manuscrite pendant des siècles. Les œuvres halakhiques fassies circulent en cahiers manuscrits que les scribes recopient sur commande pour chaque communauté, chaque rabbin, chaque bibliothèque.

C’est précisément ce qui rend la documentation manuscrite fassie si précieuse et si fragile. Précieuse parce qu’elle conserve des états textuels que l’imprimé n’a pas figés. Fragile parce que chaque copie est unique, et que chaque perte est irréversible. Le Maḥzor de Fès mentionné au numéro 50 du catalogue Joseph Luzzatto 1868 — aujourd’hui en attente de localisation dans le cadre du projet MMJMM — est typique de ce corpus : un manuscrit unique qui, s’il était identifié et étudié, ouvrirait sur la liturgie d’une communauté de douze mille personnes au début du XXᵉ siècle, et sur des coutumes que les rares survivants peinent désormais à transmettre.

À partir du XVIIIᵉ siècle, Livourne prend partiellement le relais : on imprime à Livourne ce qui était copié à Fès, et les ouvrages remontent en bateau jusqu’à Casablanca, puis à dos d’âne jusqu’à Fès. Mais l’essentiel du corpus médiéval et pré-moderne fassi reste manuscrit.

La fin

Au début du XXᵉ siècle, la communauté juive de Fès compte environ 12 000 personnes — l’une des plus grandes du Maroc. Le protectorat français (1912-1956) modernise les institutions : écoles AIU, professions libérales, presse, associations culturelles. Le mellah reste habité, mais la mobilité sociale élargit l’espace de vie : beaucoup s’installent dans la ville européenne nouvelle, sans rompre les liens avec le quartier ancien.

L’indépendance du Maroc en 1956, puis les guerres israélo-arabes (1948, 1956, 1967, 1973), déclenchent l’émigration massive. Vers 1970, le mellah est largement vide. Aujourd’hui, il ne reste à Fès qu’une poignée de juifs, presque tous âgés.

Le silence

Le mellah est aujourd’hui un quartier patrimonial reconnu, restauré en partie dans les années 2010 grâce à des programmes publics et privés. La synagogue Ibn Danan, restaurée, accueille des visiteurs. Le cimetière juif est entretenu. Quelques familles juives revenues du Canada ou de France passent occasionnellement, prient à la synagogue, visitent les tombes de leurs grands-parents.

Mais le silence est immense. Onze siècles de vie juive — onze siècles, c’est la durée qui sépare Charlemagne de l’iPhone — résumés en un musée et quelques pierres.

Le projet MMJMM ne peut pas faire revenir les vivants. Mais il peut, modestement, rendre lisibles les pages que cette communauté a écrites pendant un millénaire — pages qui dorment aujourd’hui dans des bibliothèques au-delà des mers, à Oxford, Paris, New York, Jérusalem. Faire que ces pages parlent à nouveau aux descendants de ceux qui les ont copiées, c’est une manière simple de rendre à ce silence sa profondeur.

Mots-clés

  • fes
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  • continuite-juive
  • manuscrits-maroc

Aller plus loin

Ce récit s'appuie sur des manuscrits, des personnes et des lieux dont les fiches détaillées arrivent en phase 2 du site. Les références ci-dessous donnent déjà une vue d'ensemble.