Tunis 1902 — Samuel Sultan, copiste à Oxford
Comment le Sha'ar Kevod Hashem est revenu d'Angleterre par un voyage et un livre imprimé
À la fin du XIXᵉ siècle, le grand livre d’Ephraïm Aln’kaoua — le Sha’ar Kevod Hashem, « La Porte de la Gloire du Nom » — n’était plus accessible. La seule édition imprimée, à Livourne en 1820, avait depuis longtemps épuisé ses exemplaires. Les copies manuscrites dormaient à Oxford, sous des cotes inconnues de la communauté tlemcénienne. Entre l’œuvre fondatrice du Rab el-Kebir et ses descendants directs, il n’y avait, à la veille du XXᵉ siècle, plus rien à lire.
Hayim Bliah et la mission
À Tlemcen, Rabbi Hayim Bliah (1832-1919), érudit et bibliophile, conçoit le projet de rééditer le Sha’ar Kevod Hashem. Il sait que la Bodleian Library d’Oxford conserve au moins deux copies du texte — l’exemplaire complet de la collection Oppenheim (MS. Opp. 241 = Neubauer 939, écriture orientale, 77 feuillets), entré à la Bodleian en 1829, et la copie séfarade de la collection Huntington (MS. Hunt. 559 = Neubauer 1258), entrée beaucoup plus tôt, en 1693. Il sait aussi que la Bodleian ne se sépare jamais de ses pièces.
Bliah mandate alors un copiste, Samuel Sultan, pour entreprendre le voyage. Le récit qui nous en est parvenu, transmis par Didier Nebot dans Le Manuscrit Sacré (2026), tient en une phrase : « On lui permit de copier le manuscrit, mais non de le rapporter. »
Sultan passe quelques semaines, peut-être quelques mois, dans les salles silencieuses de la Bodleian. À la plume — l’époque ignore encore la photographie de manuscrits hébreux pratiquée à grande échelle. Il copie probablement MS. Opp. 241, l’exemplaire complet, plutôt que MS. Hunt. 559 dont la fin est manquante — c’est la conclusion à laquelle parvient, à plus d’un siècle de distance, le rapport Yves Bentura cité par gmpl26.org (avril 2026). Sultan rentre avec ses copies.
Le détour par Lemberg
Les copies de Sultan, à leur retour à Tlemcen, prennent un chemin inattendu. Elles sont transmises au philologue galicien Shlomo Buber — éditeur classique des œuvres rabbiniques médiévales, basé à Lemberg (Lwów, aujourd’hui Lviv), grand-père du philosophe Martin Buber. Pourquoi Buber ? Probablement parce qu’il était l’éditeur expérimenté des textes méconnus de la tradition rabbinique, capable d’établir une édition fiable à partir de copies sans accès direct au manuscrit-source. Probablement aussi parce que, dans le réseau philologique juif européen de la fin du XIXᵉ siècle, Lemberg était à Tlemcen ce qu’aujourd’hui une plateforme internationale peut être à n’importe quelle communauté isolée : un point de passage indispensable.
Buber prépare le travail philologique. Les copies sont relues, comparées, annotées. L’édition est prête.
Tunis 1902
C’est à Tunis, en 1902 — et non à Tlemcen, ni à Livourne, ni à Jérusalem — que paraît l’édition princeps moderne du Sha’ar Kevod Hashem. Tunis est alors, sous le protectorat français (depuis 1881), un grand foyer d’impression hébraïque maghrébin — concurrent direct de Livourne pour la diffusion des œuvres rabbiniques séfarades-maghrébines. Le choix tunisien matérialise l’idée que le livre revenait dans son propre monde, après un détour de quatre-vingts ans par l’Italie et l’Europe centrale.
L’édition de Tunis 1902 reste, à ce jour, la dernière édition imprimée du Sha’ar Kevod Hashem disponible aux lecteurs.
Ce que cela dit du projet MJMM
L’épisode Bliah-Sultan-Buber-Tunis 1902 documente, à l’échelle d’un manuscrit unique, ce que le projet MJMM cherche à faire systématiquement à l’ère numérique : ramener à la diaspora les copies de ses propres manuscrits dispersés, par les outils techniques de son époque.
À la fin du XIXᵉ siècle, ces outils étaient : un voyage en bateau et en train, une autorisation négociée auprès d’une institution étrangère, plusieurs mois d’écriture à la main, un réseau philologique trans-européen, une imprimerie maghrébine. Aujourd’hui, ils sont : un manifeste IIIF, une transcription collaborative, une édition critique en accès ouvert, un site qui se lit indifféremment à Paris, à Marseille, à Tlemcen, à Jérusalem ou à Montréal.
Le changement d’échelle technique est immense. La logique, elle, n’a pas bougé. Quelque chose qui appartient à une communauté, et qui a fini dans une bibliothèque étrangère, doit pouvoir revenir. C’est ce qu’a fait Samuel Sultan en 1900. C’est ce que continuent de faire, à leur manière, les éditeurs critiques contemporains et les projets de patrimoine numérique comme le nôtre.
Une édition critique moderne du Sha’ar Kevod Hashem — qui s’inscrirait dans la lignée Livourne 1820 → Tunis 1902 → MJMM 2027 — est l’un des livrables-pilotes du projet.
Sources
- Didier Nebot, Le Manuscrit Sacré (2026) — récit de la mission Sultan, point d’ancrage principal.
- gmpl26.org (mars 2026), section « N° 939 = Opp. 241 — Sha’ar Kevod Hashem (complet) » et rapport Yves Bentura, avril 2026 — identification du manuscrit-source probable.
- Encaoua.org (mai 2026), chapitre 22 « Les apports documentaires essentiels » : section « Sur le Chaar Kavod Hashem — l’odyssée du manuscrit ».
- Édition princeps moderne : Sha’ar Kevod Hashem, Tunis, 1902 (copies de Samuel Sultan, édition de Shlomo Buber).
- Édition antérieure : Sha’ar Kevod Hashem, Livourne, 1820.
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Aller plus loin
Ce récit s'appuie sur des manuscrits, des personnes et des lieux dont les fiches détaillées arrivent en phase 2 du site. Les références ci-dessous donnent déjà une vue d'ensemble.