Un foyer juif d’antiquité
La présence juive à Alger et dans la région est attestée bien avant l’islam. Selon l’historien berbère Ibn Khaldoun (cité par le Pr Albert Bensoussan, Les synagogues d’Algérie, INSSEF), l’opposante la plus farouche à la pénétration arabe au VIIᵉ siècle aurait été la Kahéna, reine des Aurès, issue de la tribu judaïsée des Djeraouas. Cette antériorité du judaïsme algérien est un trait structurel rappelé dans toute l’historiographie maghrébine.
La capitale de la halakha post-1391
Alger devient au tournant des XIVᵉ-XVᵉ siècles le siège central de la halakha algérienne post-1391 avec l’arrivée des deux plus grandes autorités séfarades fuyant l’Espagne :
- Yitzhak ben Sheshet (Ribash, 1326-1408), qui s’y installe à la fin de sa vie et y rédige ses grands responsa ;
- Shimon ben Tzemaḥ Duran (Rashbatz, 1361-1444), auteur du Tashbetz et fondateur de la dynastie Duran.
Trois générations Duran consécutives (Rashbatz → Rashbash → Tzemaḥ ben Shlomo) y organisent la vie religieuse et juridique de la communauté, en lien étroit avec Tlemcen où s’installent au même moment les Aln’kaoua — alliance familiale précoce entre les deux dynasties par le mariage de Yehuda Aln’kaoua avec une descendante des Duran. Voir le récit Le Tashbetz — Alger après 1391.
Synagogues d’Alger (XIXᵉ-XXᵉ siècles)
Les principales synagogues d’Alger à l’époque coloniale (post-1830), documentées par le Pr Albert Bensoussan (INSSEF) :
- Le Grand Temple, place du grand-rabbin Abraham Bloch — en pleine Casbah, en forme de mosquée avec un vaste dôme. Lieu des cérémonies officielles.
- Temple Jaïs (rue Scipion)
- Temple Ben Néoral (rue Médée)
- Temple Serfati (rue Sainte)
- Temple Chaloum Lebar (rue de Dijon, fondé en 1894, considéré comme le plus beau lieu de culte d’Alger, jusqu’à 500 personnes — synagogue des mariages, célébrés par Aaron Molina à la voix réputée)
- Temple Guggenheim (impasse Boutin)
- Temple Hara (rue Volland)
- Temple Kaoua (allée des Mûriers)
- Temple du Consistoire (rue Suffren)
Toutes ces synagogues ont disparu ou été transformées en mosquées après 1962.
Le cimetière de Saint-Eugène (Bologhine)
Le cimetière israélite de Saint-Eugène, situé à Bologhine (ancien Saint-Eugène, à l’ouest d’Alger), est le dernier cimetière des Juifs d’Alger. Il abrite notamment le Mausolée des Rabbanim Ribash et Rashbatz — les deux fondateurs de la halakha algéroise du XVᵉ siècle (source : INSSEF — Cimetières et cimetiere-steugene.judaismealgerois.fr).
La préservation et l’entretien du site sont aujourd’hui assurés par l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène Bologhine (ACSE), créée fin 2018, en lien avec la Commission des cimetières juifs d’Algérie du Consistoire Central de France (instituée en décembre 2008, suite à l’engagement pris en 2003 par le Président Jacques Chirac).
La mémoire diasporique : Netanya
Une synagogue Ribach et Rachbats existe à Netanya (Israël), maintenant vivante la mémoire des deux maîtres algérois post-1391. C’est l’un des principaux foyers liturgiques de la diaspora algéroise israélienne (source : Philippe Darmon, hazan officiant à Netanya, cité par le site cimetiere-steugene.judaismealgerois.fr).
La fin
L’indépendance de l’Algérie en 1962 marque la fin de la communauté juive d’Alger comme de l’ensemble du judaïsme algérien. En quelques mois, la quasi-totalité des Juifs d’Alger émigrent — principalement vers la France métropolitaine, accessoirement vers Israël et le Canada.
Aujourd’hui, il n’y a plus de communauté juive active à Alger. La mémoire algéroise reste cependant vive dans la diaspora — à Paris, Marseille, Strasbourg, Lyon, Montréal, Israël — et se cristallise autour de quelques lieux emblématiques : le cimetière de Saint-Eugène restauré par l’ACSE, la synagogue Ribach et Rachbats de Netanya, et la mémoire de la dynastie Duran transmise par les communautés algéroises de la diaspora.
Sources
Sources contemporaines et travaux modernes
- Bensoussan, Albert (Pr). Les synagogues d’Algérie, INSSEF (consulté mai 2026).
- INSSEF — Cimetières (consulté mai 2026) — Mausolée Ribash-Rashbatz.
- Cimetière israélite de Saint-Eugène — site dédié.
- Ibn Khaldoun (via Bensoussan) — Kahéna et la tribu des Djeraouas.
- Hirschberg, H. Z. A History of the Jews in North Africa, Brill, 1974-1981.
Sources primaires européennes sur l’Alger pré-1830
Plusieurs sources contemporaines de l’Alger ottoman puis post-ottoman sont accessibles en téléchargement libre sur la bibliothèque numérique algerieancienne.com :
- Diego de HAËDO (1612), Topographie et histoire générale d’Alger + Histoire des Rois d’Alger + De la captivité à Alger — récits de première main sur l’Alger des Barbaresques au XVIᵉ-XVIIᵉ s.
- Père Pierre DAN (1646), Histoire de Barbarie et de ses corsaires.
- Jean-Baptiste TAVERNIER (1675), Relation de l’intérieur du sérail.
- Jacques Philippe LAUGIER DE TASSY (1725), Histoire du Royaume d’Alger.
- Chevalier Laurent d’ARVIEUX (1735), Mémoires, tome V.
- VENTURE DE PARADIS (1779, éd. 1879), Alger au XVIIIᵉ siècle.
- Henri-Delmas DE GRAMMONT (1879), Relations entre la France et Alger au XVIIᵉ siècle + (1887) Histoire d’Alger sous la domination turque.
- Henri GARROT (1898), Les Juifs algériens, leurs origines — première synthèse savante sur les juifs d’Algérie.
- Fernand GREGOIRE (1888), La Juiverie algérienne — essai contemporain.