De Tolède à Tlemcen, 1391
Comment une vie, une fuite et un manuscrit ont fondé un foyer
Il existe à la Bodleian Library d’Oxford un manuscrit que presque personne ne lit. Une œuvre de morale, écrite d’une main séfarade fine, à l’encre brune virant au gris. Son auteur ne l’a pas vue achevée : il a été massacré à Tolède au cours de l’été 1391. Son fils a sauvé l’inachevé en l’emportant, traversant le détroit de Gibraltar pour gagner l’Algérie. C’est cet héritage écrit qui — six siècles plus tard — donne au judaïsme tlemcénien sa profondeur de mémoire.
1391, une catastrophe
L’année 1391 est une catastrophe pour les juifs d’Espagne. Au début du mois de juin, un prédicateur de Séville, Ferrán Martínez, harangue les foules. Le 6 juin, l’aljama — le quartier juif — de Séville est mise à sac. La violence se propage en quelques semaines : Cordoue, Tolède, Burgos, Valence, Barcelone, Palma de Majorque. Selon les estimations historiques, plusieurs dizaines de milliers de juifs sont tués ; un nombre comparable, parfois plus grand, est contraint au baptême. C’est le début du long XVᵉ siècle ibérique, qui se conclura un siècle plus tard, en 1492, par l’édit d’expulsion des Rois Catholiques.
Tolède n’échappe pas à la violence. La communauté juive y est pourtant l’une des plus anciennes et des plus illustres d’Espagne — celle des Halevi, des Abulafia, des ibn Caspi. Ses synagogues sont parmi les plus belles de la péninsule. Le quartier de Santa María la Blanca, qui était synagogue jusqu’au siècle précédent, a déjà été transformé en église. Les survivants des pogroms de l’été 1391 le savent : la culture multiséculaire dont ils sont les héritiers vient d’être brisée.
Israël ben Joseph Aln’kaoua
Au moment des pogroms, l’un des maîtres de Tolède est un rabbin d’environ quatre-vingts ans : Israël ben Joseph Aln’kaoua. On sait peu de chose de sa vie. On sait qu’il est l’auteur d’un grand recueil moral, le Menorat ha-Ma’or — « Le Chandelier de la Lumière », image biblique reprise du livre de Zacharie. L’œuvre, encyclopédique, rassemble des enseignements éthiques tirés du Talmud, du midrash et des écrits des Geonim. Israël Aln’kaoua y travaille jusqu’à ses derniers jours.
Il meurt en 1391. Le lieu exact et les circonstances précises de sa mort restent discutés par l’historiographie : certaines sources rabbiniques le placent à Tolède même, d’autres à Écija. Ce qui est documenté, en revanche, c’est sa lignée. Il laisse au moins un fils survivant, Ephraïm, qui doit avoir une trentaine d’années en 1391.
La fuite et le manuscrit
Ephraïm fuit. Il emporte avec lui ce qu’un homme peut emporter — l’œuvre de son père, son propre projet d’écriture, et la culture rabbinique acquise auprès des maîtres de Tolède et de Cordoue. Le chemin probable passe par le sud de la péninsule, puis par le détroit de Gibraltar, vers le Maghreb. La destination est Tlemcen, capitale du royaume zayyanide, qui accueille les fugitifs castillans dans un Maghreb central encore largement étranger à la persécution antijuive.
À Tlemcen, Ephraïm fonde une yeshiva. Il y rédige son propre ouvrage, le Sha’ar Kevod Hashem — « La Porte de la Gloire du Nom » — qui mêle exégèse, kabbale et halakha. Il devient un maître spirituel reconnu de tout le Maghreb central. Sa tombe, à la sortie de Tlemcen, deviendra un lieu de pèlerinage qui le restera jusqu’à l’exode des juifs d’Algérie au XXᵉ siècle. On l’appelle alors Rab el-Kebir, le Grand Maître.
La communauté juive de Tlemcen, fondée ou refondée autour de lui, prospère pendant plus de cinq siècles. Elle produit ses propres rabbins, son propre minhag liturgique, ses propres piyyutim. Elle accueille à son tour les expulsés de 1492. Elle est l’un des cœurs battants du judaïsme maghrébin médiéval.
Ce qui reste
Que reste-t-il, aujourd’hui, du Menorat ha-Ma’or d’Israël Aln’kaoua et du Sha’ar Kevod Hashem d’Ephraïm ?
Les copies survivantes du Menorat d’Israël Aln’kaoua se comptent sur les doigts d’une main. Lorsque le rabbin Hyman G. Enelow en prépare la première édition critique, à New York, dans les années 1929-1932, il ne parvient à recenser que quatre manuscrits dans le monde. Une partie se trouve à la Bodleian Library d’Oxford — possiblement parmi les pièces du Fonds Luzzatto entrées en 1869, sous une cote dont l’identification définitive reste à établir.
Le Sha’ar Kevod Hashem d’Ephraïm est mieux documenté : la Bodleian en conserve au moins deux copies anciennes, sous les cotes Neubauer 939 et 1258. Le texte a été imprimé pour la première fois à Livourne en 1820 — à l’initiative, probablement, de descendants tlemcéniens installés dans cette ville italienne qui a longtemps servi de tête de pont européenne au judaïsme maghrébin.
Mais entre l’œuvre écrite et le manuscrit conservé, il y a une distance que nul système de cotes ne mesure. C’est la distance entre une mémoire et son lecteur. Pendant six siècles, le Menorat ha-Ma’or d’Israël Aln’kaoua a été un livre vivant à Tlemcen. Il était lu, cité, recopié. Il l’est encore, dans une faible mesure, dans les communautés tlemcéniennes installées à Paris, Marseille, Strasbourg, Montréal, Jérusalem. Mais le manuscrit lui-même — l’objet physique, l’écriture du copiste, les marges annotées — est désormais étranger à ceux qui devraient s’y reconnaître. Il dort dans une bibliothèque dont l’adresse est, pour la plupart des descendants, géographiquement inaccessible et intellectuellement opaque.
Un acte mérite des lecteurs
Le projet MMJMM porte une ambition modeste : raccourcir cette distance.
C’est en se souvenant qu’Israël Aln’kaoua a été tué pour ne pas avoir apostasié, et qu’Ephraïm a fondé Tlemcen pour préserver ce que son père avait écrit, que l’on comprend pourquoi un manuscrit n’est jamais seulement un objet. C’est un acte. Et un acte mérite des lecteurs.
Mots-clés
- alnkaoua
- 1391
- fondation-tlemcen
- menorat-ha-maor
Aller plus loin
Ce récit s'appuie sur des manuscrits, des personnes et des lieux dont les fiches détaillées arrivent en phase 2 du site. Les références ci-dessous donnent déjà une vue d'ensemble.
Manuscrits évoqués
-
Menorat ha-Ma'or — Israël Aln'kaoua
à confirmer
Bodleian Library (cote précise à confirmer), Oxford
Voir la fiche →
-
Sha'ar Kevod Hashem — copie A
MS Neubauer 939, item 2
Bodleian Library, Oxford
Voir la fiche →
-
Sha'ar Kevod Hashem — copie B
MS Neubauer 1258, item 2
Bodleian Library, Oxford
Voir la fiche →