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Le Maḥzor d'Oran, cinq volumes pour une communauté

Du port d'Algérie à la bibliothèque d'Oxford, l'odyssée d'un livre de prières

Collectif GMPL 8 min de lecture
Grand public Diaspora maghrébine Chercheurs

À la Bodleian Library d’Oxford, dans les rayonnages des manuscrits hébreux, cinq volumes sont rangés côte à côte. Reliés en cuir sombre, frappés des cotes MS. Opp. Add. 4° 84 à MS. Opp. Add. 4° 88. C’est le Maḥzor d’Oran. Un livre de prière en cinq tomes, un cycle liturgique annuel complet, un témoin presque unique de la vie spirituelle d’une communauté juive disparue.

Une enclave improbable

L’histoire commence à Oran, au XVIIᵉ siècle. La ville est alors un présidio espagnol, conquis en 1509 par le cardinal Cisneros et tenu, depuis, comme une enclave catholique sur la côte algérienne. Une particularité, cependant : la couronne d’Espagne a autorisé deux familles juives à y résider, en raison des services qu’elles rendent comme interprètes, médiateurs commerciaux et négociateurs avec les puissances voisines — les Cansino et, plus tard, les Sasportas. Elles forment le seul îlot de présence juive officiellement reconnue dans tout l’empire ibérique, où l’Inquisition règne par ailleurs sans partage.

Cette anomalie est instable. Elle est aussi féconde. Pendant un siècle et demi, les Cansino vivent à Oran avec un statut paradoxal : trop précieux pour être expulsés, trop minoritaires pour être tolérés en toute sérénité. Ils édifient une vie communautaire — synagogue, école, scribe. Le Maḥzor d’Oran naît dans ce climat.

Une compilation entre deux mondes

Le compilateur reste anonyme, mais l’attribution la plus probable, étayée par les analyses paléographiques récentes, désigne un membre lettré de la famille Cansino. L’œuvre regroupe les prières du cycle annuel — Roch ha-Shanah, Yom Kippour, les trois fêtes de pèlerinage, Pourim, Tisha be-Av — selon un minhag qui combine des éléments séfarades (hérités d’Espagne) et des éléments maghrébins (hérités du voisinage tlemcénien et fassi). C’est précisément cette synthèse qui rend le manuscrit irremplaçable : aucun autre témoin ne nous donne, à cette échelle, la liturgie spécifique d’Oran.

Le volume II contient un trésor à part. Entre les folios 101v et 141r, le copiste a inséré un long cycle poétique en judéo-arabe — c’est-à-dire en arabe maghrébin écrit en caractères hébreux. Des poèmes d’amour pour la plupart, profanes, sensuels, qui dialoguent avec la tradition arabo-andalouse et que la communauté chantait probablement lors des fêtes familiales — mariages, circoncisions, henna. Ce cycle est aujourd’hui étudié par Jonathan Glasser au William & Mary College, en collaboration avec César Merchan-Hamann, conservateur des hebraïca à la Bodleian.

Il témoigne d’une réalité que l’historiographie n’a longtemps pas voulu voir : les communautés juives du Maghreb vivaient pleinement bilingues, hébreu pour le sacré, arabe pour la vie — et la frontière entre les deux était mobile, perméable, joyeuse.

1669 — l’expulsion

Et puis vient 1669.

Cette année-là, la régente Marie-Anne d’Autriche, gouvernant l’Espagne au nom de son fils mineur Charles II, prend un décret : les juifs d’Oran doivent partir. La raison alléguée tient à des rivalités de cour à Madrid ; la raison profonde tient au fait que le statut d’exception oranais avait toujours été précaire, fragile devant le moindre revirement religieux ou politique. En quelques semaines, plusieurs centaines de personnes doivent embarquer. Elles emportent ce qu’elles peuvent.

Les Cansino, parmi d’autres, partent pour Livourne, port libre du grand-duché de Toscane, qui a fait de l’accueil des juifs sépharades l’un des piliers de sa prospérité. D’autres familles vont à Nice, à Tétouan, à Amsterdam.

À Livourne, la vie communautaire se reconstitue. Et le Maḥzor d’Oran continue d’être copié, annoté, prolongé. Les volumes que nous avons aujourd’hui à Oxford portent les traces matérielles de cette double vie : papier maghrébin pour certains feuillets, papier italien pour d’autres ; encres qui changent ; mains de copistes qui se relaient. Le manuscrit lui-même est devenu la biographie de la communauté qui le porte.

Le chemin vers Oxford

Comment ce manuscrit est-il arrivé à la Bodleian Library ?

C’est ici qu’intervient Samuel David Luzzatto — Shadal —, philologue padouan du XIXᵉ siècle. Vers 1834, Shadal acquiert le Maḥzor d’Oran auprès d’un correspondant italien, probablement à Livourne ou Trieste. Il ne publie rien à son sujet : la pièce reste dans sa bibliothèque, parmi les manuscrits qu’il accumule au long de sa vie.

À sa mort, en 1865, son fils Isaia hérite de la collection. Sans les moyens de l’entretenir, Isaia procède en plusieurs ventes successives. C’est ainsi qu’en 1869, la Bodleian Library d’Oxford acquiert un lot de manuscrits venant de Padoue. Le Maḥzor d’Oran en fait partie. Il y est depuis.

Combien de personnes l’ont consulté, en cent cinquante ans ? Probablement quelques dizaines. Combien de descendants des Cansino, ou plus largement de la communauté d’Oran, savent qu’il existe et où il se trouve ? Probablement très peu.

Un manuscrit appartient à plusieurs

C’est le paradoxe que le projet MMJMM se propose de défaire. Le Maḥzor d’Oran n’est pas à Oxford par accident : il y est parce qu’il a survécu là où les hommes ont été dispersés. Il appartient désormais à l’humanité érudite, et la Bodleian en est la gardienne attentive — mais il appartient aussi, intellectuellement et affectivement, aux héritiers d’une communauté disparue. Le rendre lisible, traduit, expliqué, accessible, c’est honorer les deux propriétés à la fois.

La numérisation engagée par la Bodleian dans le cadre de son partenariat avec la National Library of Israel et le portail Ktiv ouvre, pour la première fois depuis le départ d’Oran en 1669, la possibilité qu’un descendant lise le livre de prière de ses ancêtres depuis son écran, à Marseille, à Strasbourg, à Sderot, ou à Ashkelon. Le travail du collectif est de transformer cette possibilité technique en réalité culturelle.

Mots-clés

  • mahzor-oran
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